15 avril 2018

La nécessité de la désintégration dans le processus de développement (2)

Dans l'approche de Dabrowski, le cheminement vers le Sur-homme requiert des changements d'ordre qualitatifs dans la façon de concevoir la vie ; l' « ici et maintenant » prend une nouvelle perspective et la vie n'est plus vécue dans l'attente d'un avenir meilleur. Au contraire, chaque seconde d'existence est perçue et valorisée intrinsèquement dans sa contribution à l'existence entière. En éliminant Dieu, Nietzche rend à l'être humain toute sa responsabilité de devenir juge de lui-même, de transcender et dépasser constamment son « vieux moi » et d'en créer un nouveau. Mais, comme Dabrowski plus tard, Nietzche souligne bien le chaos et la difficulté suscité par la création de soi et nous invite à dépasser les « 7 diables » sur le chemin de notre développement. Cette volonté de récupération de pouvoir sur soi-même s'illustre à deux stades dans le développement : la moralité sociale (ou 2ème facteur de Dabrowski) est utilisée pour prendre le contrôle sur la nature, l' « animal sauvage en nous» (ou 1er facteur); puis c'est la croissance de soi et le renforcement propre (3ème facteur) qui permet de se développer librement hors des contraintes biologiques et sociales dans un dépassement de l'individu pour atteindre son idéal de personnalité ou niveau le plus élevé de lui-même, ou, comme le dit Nietzche : « devenir la personne qu'il est ». Cet idéal est endogène (il est en nous) et non exogène : pas d'individu modéle à suivre car, comme le rappelle Nietzche : « tous les idéaux sont dangereux ». Toutefois, le modèle d'hommes exemplaires peut être inspirant dans l'initialisation d'un développement avancé mais le soi reste individualisé et personnel.

D'ailleurs, Dabrowski réserve ce mot de « personnalité » uniquement à ceux qui ont atteint ce niveau de développement tout comme Nietzche qui le fait correspondre au développement du Sur-homme, rappelant que peu d'humains l'atteignent. Nietzche, quant à lui, était inflexible sur le « but de l'humanité » qui s'illustrent dans les plus grands exemples de ces hommes qui se gouvernent et se créent eux- mêmes en opposition aux individus-esclaves qui font partie de la meute. Comme Dabrowski et Jackson, Nietzche fait état de ce potentiel individuel constitué de la complexité des émotions, de processus cognitifs riches et de volonté. Pour lui, comme pour Jackson et Dabrowski, plus le potentiel est riche plus l'individu est complexe. Il écrivait déjà : « les types les plus élevés montrent une complexité incomparable... ainsi la désintégration qui en résulte l'est aussi » et « les formes de vie du type le plus bas et des membres de la meute sont plus simples et sont même virtuellement indestructibles ». Pour lui, le besoin de désintégration est clair: « vous devez être prêt à bruler dans vos propres flammes car, comment pouvez-vous devenir neuf si vous n'avez pas été préalablement réduit en cendres ? ».

C'est un état d'extrême vulnérabilité et d'hypersensibilité (les surexcitabilités de Dabrowski) qui caractérise cette transition : « J'aime celui dont l'âme est suffisamment profonde dans sa capacité à être blessé et que la plus petite chose peut détruire ; malgré tout, il est heureux de traverser le pont ». La graine doit mourir pour permettre à la plante de grandir. Nietzsche décrit une désintégration développementale générale et stratifiée, la souffrance conduisant à une séparation verticale qui permet au « héros » de se distinguer de la meute. Cette ascension conduit certes à la « noblesse » et, ultimement à la personnalité authentique de l'être humain, à l'atteinte de son moi idéal ; cependant elle rend l'humain solitaire, loin de la sécurité apportée par la masse et, pour ce philosophe, sans la compagnie de Dieu et son réconfort: « l'être philosophe est solitaire, non parce qu'il le souhaite mais parce qu'il trouve dans cette solitude quelque chose qui n'a pas d'équivalent; tous ces dangers et ces souffrances qui lui ont été réservés ». Le dépassement de cette solitude et de cette souffrance sont les traits-clés du Sur-homme : « La souffrance et l'insatisfaction de nos besoins basiques sont une caractéristique positive car ces sensations créent une « agitation du sentiment de vie » et agissent comme un catalyseur de la vie ». Le malheur, la tension et la souffrance doivent être endurés avec persévération, interprété et méme exploité par l'âme pour cultiver force, inventivité et courage.

En écho, Dabrowski écrit : « Nous ne sommes humains que parce que nous expérimentons la disharmonie inhérente au processus de désintégration » et « Tout processus créatif authentique consiste à perdre, diviser, écraser la réalité précédente. Tout conflit mental est associé à la rupture et la douleur ; tout pas vers l'existence authentique se combine avec chocs, chaos, souffrance, peine et détresse ». Les manifestations physiques ont également une place majeure dans ce processus. Nietzsche en témoigne lorsqu'atteint de maladies longues et sérieuses tout au long de sa vie, il écrit : « Je suis reconnaissant reconnaissant aux maladies car elles nous débarrassent de certaines règles et de leurs préjudices ». Comme Dabrowski le considère pour la maladie mentale, pour Nietzsche, la santé physique n'est pas une absence de maladie mais devient riche dans la façon dont l'individu y fait face, en fait sens pour transformer la maladie en autonomie.

Ces approches diverses et convergentes rendent compte du processus complexe accompagné de phénomènes variés liés à ce que Dabrowski nomma la désintégration positive. Ils insistent tous sur le combat à mener dans l'affrontement au statu quo et l'anxiété, voire la peur même, qui en résultent. Chez Nietzsche comme chez Dabrowski, la création d'une échelle de valeurs personnelle à chacun ainsi qu'un idéal de soi sont nécessaires à cette évolution en devenant les guides de la croissance ; la désintégration devient l'élément central du développement humain. Même si les idées de Dabrowski peuvent paraitre - encore de nos jours - radicales aux yeux de la psychologie contemporaine, elles s'avèrent beaucoup plus utiles et moins radicales rapportées à la compréhension du développement psychologique, particulièrement dans le champ de la surdouance et de l'éducation des « intellectuellement précoces » comme le prouvent les travaux américains et canadiens récents. La TDP devient un nouveau paradigme pour la philosophie, la psychiatrie, la psychologie et l'éducation pour mieux comprendre le développement et la personnalité humaine.

La nécessité de la désintégration dans le processus de développement (1)

L'approche de John Hughlings Jackson (1884) sur la maladie mentale a été primordiale dans sa compréhension en établissant que les niveaux plus élevés de développement, par leur complexité, permettent une moindre organisation et seraient donc moins stables, plus fragiles et plus sensibles à la dépression, l'anxiété et un questionnement/remise en question continus. Pour Jackson, c'est la maladie mentale qui dissout ces niveaux les plus élevés pour laisser place à des niveaux inférieurs, plus simples et automatisés.

Dabrowski s'oppose à cette dernière idée en soutenant que les décompensations et dépressions des niveaux élevés (les dissolutions de Jackson) ont un rôle prépondérant dans l'évolution de l'individu : pour faire face à cela, l'individu doit faire preuve de capacités développementales nécessaires à la transformation et réorganisation de la composition psychique interne. Dabrowski pensait que l'individu doit se libérer de la pression de ses pairs et dépasser l'inertie créée par la socialisation : le développement psychologique nécessite, selon lui, une dissolution des intégrations antérieures et anciennes. Un véritable développement avancé ne peut se construire sur des fondations faites d'instincts biologiques ou de socialisation. Le développement avancé s'élabore à partir d'une inhibition consciente et délibérée des plus bas instincts ainsi que des pulsions d'autosatisfaction et des réactions sociales stéréotypées et automatiques. Il consiste en une expansion délibérée et consciente de caractéristiques autonomes qui s'expriment, par exemple, par l'émergence d'une hiérarchie de valeurs et la définition d'un idéal de personnalité.

Pour Dabrowski, l'intégration secondaire s'accompagne nécessairement de longues périodes de désintégration, de conflits, de crises et de souffrance et, chez les individus particuliérement créatifs, de disharmonie, de nervosité voire de certaines formes de névroses que Dabrowski nomme psychonévroses. Cette réorganisation ne serait pas d'abord cognitive ou intellectuelle mais belle et bien émotionnelle. La dénomination de « désintégration positive », qui peut paraitre au premier abord dissonante, présente l'avantage d'insister sur la direction positive du développement. Elle permet aussi de faire la distinction avec les désintégrations négatives de Jackson et de se démarquer des conceptualisations habituelles de la maladie mentales, ce qui en fait son originalité et son intérêt.

La Théorie de la Désintégration Positive (TDP) définit trois phases de désintégration : une désintégration dite « primaire » et deux désintégrations dites « stratifiées », la 1ère dite spontanée et la 2ème dite organisée. La désintégration est nommée primaire car il existe peu de conscience ou de conscience de soi dans les décisions qui y sont prises ; les conflits y sont dits « horizontaux » c'est-à-dire mettant en scène des conflits entre des pulsions, des caractéristiques et états émotionnels de même niveau. Ces conflits ne produisent pas de développement car ils ne permettent aucune « sortie par le haut » et souvent qu'une faible transformation; ils n'aboutissent souvent qu'à une réintégration au niveau initial et, si ce n'est pas le cas, peuvent déboucher sur des crises sans issue conduisant à des passages à l'acte suicidaires ou à la psychose.

Pour Dabrowski, le véritable développement passe par une forme de conflit qu'il nomme « vertical » entre les fonctions les plus basses et les plus élevées: c'est, selon lui, la « marque de fabrique » du développement. De façon ultime et de façon idéale, le développement culmine dans la mise en place d'une intégration qu'il nomme secondaire, basée sur l'auto-détermination. Dans « Ainsi parlait Zarathoustra », Nietzche emprunte la métaphore du funambule pour nous dire que nous sommes le fil de celui-ci, le pont qui relie la condition animale à celle du Sur-homme. Pour aller plus loin, nous devons emprunter cette corde, au risque de tomber dans le vide en dessous, pour tenter d'échapper à la condition animale. La foule rassemblée autour du funambule n'écoute pas Zarathoustra mais il nous alerte: «Toi, Sur-homme, apprends ceci de moi: personne ici ne croit en ce Sur-homme. Alors si tu veux t'adresser à eux, vas-y ! Mais la foule ferme les yeux et dit : « Nous sommes tous égaux ». Nietzche nous montre que les individus de cette foule ont accepté leur condition ainsi que leurs définitions collectives transmis par leur milieu culturel et social ; pour la foule, il n'existe pas de Sur-homme; tous sont égaux devant Dieu. C'est pourquoi Nietzche a déclaré que Dieu est mort, permettant ainsi la résurrection et la libération du Sur-homme, en lui permettant d'exercer son autonomie et de laisser s'exprimer son désir d'expression de ses potentiels les plus élevés: « Dieu est mort; maintenant nous pouvons faire preuve de désir - et le Sur-homme ainsi d'émerger ». Malheureusement la foule autour de Zarathoustra réagit comme les prisonniers de la caverne de Platon avec le prisonnier « illuminé ». Il est considéré comme aliéné: « Je veux enseigner aux gens le sens de leur existence qui est ce Sur-homme, l'éclair jaillissant de cet homme des ténébres. Mais je suis toujours loin d'eux et ce que je veux leur dire n'atteint pas leur esprit ».

Les prisonniers de Platon comme la foule entourant Zarathoustra acceptent sans sens critique les idéaux de bien et de mal provenant des conventions culturelles et religieuses. Nietzche nous demande de résister à cette soumission à la morale de l'esclave et de réfléchir par nous-mêmes. Au travers de Zarathoustra, il nous dit que le Sur-homme doit dépasser son soi acculturé pour exercer son pouvoir dans une créativité spontanée et construire ainsi un véritable soi autonome. Les Sur-hommes dépassent ainsi le bien et le mal dans une réflexion profonde sur leurs instincts de base; ils continuent en permanence à développer leurs propres valeurs de vie que l'on peut rapprocher de la hiérarchie de valeurs de Dabrowski. Il répond alors ceux qui lui demandent le chemin ... qu'il n'y a pas de chemin. 

L'incompatibilité de la socialisation avec le développement de l'individu

La socialisation réprime l'autonomie.
En opposition aux systèmes de pensée en vigueur à son époque et encore de nos jours, Dabrowski rejetait la conception de la santé mentale comme absence de maladies psychiques ou comme mesure quantitative de l'ajustement social. Il fut influencé en cela par Marie Jahoda (1958), psychologue viennois. Jahoda identifia les caractéristiques de la capacité à la santé mentale comme étant les suivantes : perception de soi, la santé mentale étant proportionnelle au type de développement et à la capacité d'auto-actualisation, l'autonomie en termes d'indépendance de l'individu par rapport aux influences sociales, la capacité de percevoir la réalité et de devenir maître de son environnement.

Dabrowski définit la santé mentale comme la présence de caractéristiques variées et nouvelles, qualitatives donnant en exemple la présence d'une hiérarchie de valeurs autonome et consciente qui refléte la personnalité unique de l'individu. Suivant la théorie de John Hughlings Jackson, Dabrowski fait l'hypothèse que les niveaux les plus bas de développement relèvent de structures psychologiques plus simples, plus organisées et plus résilientes; il note néanmoins que ces structures sont souvent inféodées aux forces biologiques (instincts, qu'il nommera 1er facteur) et à l'influence de l'environnement social (2ème facteur). Les idéaux, buts, valeurs sont subordonnés à des standards externes et ne laisse que peu de place à la conscience de soi, l'individuation et l'autonomie. L'individu « socialement moyen » montre une intégration unifiée, organisée et coordonnée de toutes les caractéristiques psychologiques formant la base traditionnelle d'une intégration psychologique traditionnellement reconnue positive.

Dabrowski identifie alors deux types d'intégration : la plus basse, selon lui, qui reflète une socialisation qu'il considère, au contraire des théories psychologiques classiques, a-développementale et la plus élevée, ou intégration secondaire, au développement avancé dans laquelle autonomie et auto-détermination reflétent la santé mentale. Pour Dabrowski, les individus restant au niveau d'intégration primaire ne peuvent faire preuve d'une personnalité individuelle ; il va même jusqu'à conclure que « l'absence de développement de la personnalité équivaut à l'absence de santé mentale ». Dans sa description de l'intégration primaire, Dabrowski note que le comportement de ce niveau s'organise communément autour d'instincts et de pulsions d'autosatisfaction. Les rôles sociaux sont souvent produits et manipulés pour atteindre la satisfaction de l'ego. Dans une telle société, des individus charismatiques et forts peuvent s'y saisir de rôles leader et certains ne feront que continuer à se comporter égocentriquement, sans peu d'appréciation du dommage qu'ils causent et de leur responsabilité. L'image-type du psychopathe serait cet homme en costume-cravate, capable de gagner quel qu'en soit le prix, ce businessman ou ce politicien qui sera capable de toutes les justifications pour parvenir à ses buts. Pour Dabrowski, nos systèmes politiques ou éducatifs (les marionnettistes de Platon) encourage la création et la promotion d'individus sans foi ni loi, que ce soit dans le mondes affaires ou la politique; une société qui développe et promeut de tels «gagnants» indique qu'elle est primitive et confuse. Ainsi, Dabrowski réfute l'idée que la santé mentale serait l'ajustement de l'individu à des normes sociales dominantes qui, selon lui, ne représentent en rien le développement humain authentique ou la fonction humaine. L'ajustement à une société elle-même confuse et primitive est, par essence, a-développementale et ne fait que tourner le dos à la découverte de l'essence authentique de l'individu ainsi qu'à l'exercice de son véritable choix, critère de santé mentale.

Avant lui, Søren Kierkegaard s'était senti concerné par l'impact de la socialisation sur l'authenticité de l'être humain, disant que la conformité aux rôles sociaux et à la doctrine de l'Église ne permet pas à l'individu « une véritable action ». Mac Donald saisit bien la position de Kierkegaard lorsqu'il écrit : La problématique centrale de Kierkegaard était de déterminer comment devenir chrétien au Royaume de Dieu. Cette tâche se révèle plus difficile pour les mieux éduqués car les institutions éducatives et culturelles en place tendent à produire des membres stéréotypés « de la foule » plutôt que de permettre aux individus de découvrir leur propre et unique identité ». La "foule" dérobe à l'individu sa responsabilité personnelle. Plutôt que de définir le moi de l'individu au travers de règles et de rôles sociaux, Kierkegaard suggère que la seule vraie liberté d'un individu repose dans sa responsabilité d'être capable de choisir son propre moi, ses croyances et ses valeurs propres, ceci au travers de choix successifs que l'individu est amené à prendre dans sa vie quotidienne. On retrouve l'ajustement décrit par Dabrowski entre « ce qui est » et « ce qui devrait être ». Cette conscience n'est pas sans créer de doute par rapport à soi-même et de l'anxiété. Derrière une porte, nous avons le choix, soit de l'ignorer, soit de décider de ne pas la franchir - 2 choix passifs -, soit de la franchir en faisant face aux peurs et à l'anxiété qui accompagnent cette décision - un choix actif. Kierkegaard dit que ce choix d' « aller voir ce qui est derrière la porte » est critique pour la création du moi. « Un être humain n'a accès à son propre moi qu'en le définissant lui-même, comme quelqu'un qu'il choisirait lui-même ». L'authenticité et la dignité humaine s'affirme et se démontre dans cette capacité à vivre et dépasser l'anxiété et dans la persistance à faire des choix dictés par les valeurs et la foi.

Nietzche est encore plus critique sur le rôle joué par la société; il considère que les schémas de moralité ne sont que les « dogmes du jour » formant une morale de « meute » et qui ne font que nier les développements des valeurs propres de l'individu en imposant des normes moyennes et médiocres. Nietzche pense qu'en adoptant les normes dictées par la socialisation, l'individu n'honore pas son besoin de réévaluer régulièrement ses valeurs et sa propre responsabilité dans son développement, bref d'honorer sa moralité autonome. Ainsi, l'individu se contente de se conformer en perdant la motivation interne de se développer. Nietzche rejette la religion car, selon lui, elle absout l'individu de sa responsabilité à son propre développement.

14 avril 2018

Chandelier

Pause musicale. Superbe chanson de Sia, "Chandelier" :  https://www.youtube.com/watch?v=2vjPBrBU-TM

(refrain)
I'm gonna swing from the chandelier, from the chandelier
I'm gonna live like tomorrow doesn't exist
Like it doesn't exist
I'm gonna fly like a bird through the night, feel my tears as they dry
I'm gonna swing from the chandelier, from the chandelier

L'existo-essentialime : l'essence avant I'existence

Dabrowski inventa ce terme afin de décrire sa synthèse unique de deux visions traditionnellement disjointes de caractère humain : d'une part la vision essentialiste présente dans l'approche platonicienne et d'autre part l'approche existentialiste chère à Kierkegaard et Nietzche, plus moderne. Pour les essentialistes, les choses et les organismes comportent des caractéristiques leur permettant de déterminer ce qu'ils sont et vont devenir. Dans l'existentialisme, ce sont nos choix qui font ce que nous sommes.

Dabrowski, lui, considère l'essence de l'individu comme une fondation initiale de son développement bien que celle-ci puisse être submergée sous l'effet de l'individualisme et l'indépendance valorisés par la socialisation et la conformité sociale. L'héritage génétique de l'individu contribue fortement à son développement et il avait coutume de dire que les gènes les meilleurs ne peuvent pas être annihilés par le pire environnement alors que les pires gènes ne peuvent pas être améliorés par un environnement favorable. Chaque individu possède une essence interne composée de ses qualités centrales et de ses traits de personnalité unique. Mais cette essence n'est pas fixée définitivement; on peut plutôt la considérer comme un potentiel amené à se développer ou pas. Cette essence peut par ailleurs être positive et ainsi accélérer le développement, mais aussi être négative et le ralentir voire l'empêcher.

L'expression de l'essence individuelle se traduit au travers d'une série de choix individuels et conscients permettant une distinction entre « ce qui est plus moi » par rapport à « ce qui est moins moi ». Tandis que le développement progresse, la vision et la conscience de soi émergent : conscience des buts et des aspirations propres, de ses attitudes et relations aux autres. L'individu construit alors un idéal de personnalité à partir de cette essence initiale et de ses potentialités, de ses rêves et de ses aspirations. L'idéal de la personnalité devenant de plus en plus clair, l'individu peut constater l'écart entre son idéal du soi et son essence initiale et faire ainsi des choix conscients et volontaires quant à ce qu'il lui faut inhiber ou développer. L'expression pleine du caractère d'un individu reflète à la fois son essence et les choix qu'il fait. Une croissance avancée est nécessaire sous la forme d'une désintégration de l'intégration primaire et de la libération qui s'ensuit, permettant la création d'opportunités de découverte de la véritable essence individuelle et conduisant à la véritable compréhension de soi au travers de choix existentiels volontaires conscients et non subis. La succession de ces choix viennent former et affiner l'essence brute pour créer cette personnalité unique et autonome.

Au-delà de cette essence, Dabrowski décrit d'autres facteurs internes critiques dans la détermination de la trajectoire développementale de l'individu: l'instinct créatif, celui de la perfection de soi, les dynamismes, la combinaison des moteurs et émotions fournissant l'énergie nécessaire à ce développement, et, enfin, une constellation de facteurs qu'il nomme potentiel de développement et définit comme « la dotation constitutionnelle déterminant le caractère et la potentielle extension de la croissance mentale pour un individu donné ». En résumé, on pourrait dire que rapproche existo-essentialiste de Dabrowski montre que l'individu doit prendre conscience de ses traits uniques de caractère - son essence - et pouvoir ainsi faire des choix volontaires qui expriment et dessinent cette essence, conduisant vers l'atteinte de l'idéal de la personnalité. Pour Dabrowski, « l'essence est plus importante que l'existence dans la naissance d'un être humain véritable » et il continuait en disant : « il n'y a pas de véritable existence humaine sans essence authentique ». Cette compréhension permet une appréhension puissante et nouvelle du développement humain.

13 avril 2018

Le développement stratifié

Cette approche est vitale pour rendre compte de la large et complexe variété de phénomènes rencontrés dans la psychologie et le développement. En effet, les approches plus classiques rendent mal compte de la grande disparité existant entre les comportements les plus bas et les plus élevés. Pour Dabrowski, le développement stratifié est donc la pierre angulaire de sa théorie du développement de la personnalité.

Platon, dans son mythe de la caverne (Allégorie de la caverne), décrit 4 niveaux d'existence avec chacun son niveau de conscience et de perception. +L'existence au niveau le plus bas est décrite comme faite d'opinions, d'ombres de perceptions brutes, simplistes et erronées : le groupe qui regarde passivement la vie comme une ombre sur le mur de la caverne en face de lui. Ces prisonniers sont enchainés, avec l'impossibilité de se retourner pour comprendre leur situation; leurs sens sont tellement anesthésiés qu'ils ne peuvent même pas prendre conscience de leurs chaines. Ce jeu d'ombres est orchestré par des « marionnettistes" (représentants de l'État ou du système éducatif) qui, derrière les prisonniers, utilisent ce jeu d'ombres pour décrire la vie telle qu'ils veulent la faire percevoir. Ce jeu d'ombres est possible grâce à une lumière a une lumière artificielle, un feu de camp au fond de la caverne.

+A un moment, l'un de ces prisonniers commence à se poser des questions et prend la décision de partir à la découverte de la vérité pour se libérer et saisir la situation dans son ensemble: Platon le décrit comme le philosophe ou l'intellectuel. Il trébuche en se dirigeant vers une faible lumière en provenance de l'entrée de la caverne qui le guide dans un périple long et dangereux vers la surface : cela lui demandera beaucoup de force, de détermination et une forte motivation interne. Beaucoup s'y essaient mais peu réussissent.

+Pour ceux qui parviennent enfin à la surface, la vie prend alors une perspective complétement différente et un renversement de paradigme se produit dans leur perception. Platon reconnait que le réflexe du prisonnier parvenu à la surface pourrait être d'y rester et de profiter du soleil. Mais il décrit l'impératif moral de celui-ci de ses pairs pour leur apporter revenir vers la lumière.

+Malheureusement, il arrive que le prisonnier redescendant de la grande lumière vers celle, plus limitée, de la caverne ne puisse plus retrouver son chemin ; les prisonniers restant écoutent une histoire bizarre qu'ils sont incapables de comprendre et, ayant peur de ce qu'ils perçoivent comme la folie de ce prisonnier échappé, ils le tuent.

Les individus de l'intégration primaire de Dabrowski ressemblent beaucoup à la majorité des prisonniers de la caverne de Platon qui acceptent passivement la socialisation, acceptent une réalité quotidienne sans questionnement critique. Pour Dabrowski, l'individu « bien socialisé » vit une existence imitative faite de rôles prescrits de l'extérieur, sans réelle conscience, d'individualité ou d'authenticité, à un niveau primaire et basique de développement. Le prisonnier échappé ressemble lui à ces individus qui, selon Dabrowski, munis d'un fort potentiel de développement et grâce aux dynamismes, leur hiérarchie de valeurs et leurs Surexcitabilités (SE), aspirent à un développement complet vers ce qu'il nomme les niveaux IV et V.

L'approche stratifiée de Dabrowski fait écho à celle de John Hughlings Jackson (1835-1911) qui, dans ses conférences bien connues de Cronian en 1884, décrit le système nerveux comme comportant plusieurs niveaux qui se distinguent par 3 variables : les niveaux les plus bas sont simples, plus organisés, automatiques et moins réfléchis/ les niveaux les plus élevés sont plus complexes, moins organisés, plus délibérés et volontaires. Jackson décrit l'évolution comme un mouvement du plus bas vers le plus élevé, vers plus de complexité, moins d'organisation. Dabrowski introduit ces attributs dans sa définition des niveaux les plus élevés : « par plus haut niveau psychique, nous décrivons un comportement plus conscient, une plus grande liberté de choix et donc une plus grande opportunité d'auto-détermination. »

En outre, Dabrowski insistait sur le fait que les niveaux les plus élevés différaient des niveaux les plus bas quantitativement et qualitativement; la psychologie admet communément des différences quantitatives, ceux des différents niveaux d'intelligence quantifiés dans les tests de QI. Dabrowski pensait qu'un développement avancé met en oeuvre un autre aspect en remarquant, par exemple que la perception de la réalité peut être très différente entre individus de haut et bas niveau. Ces différences qualitatives sont des caractéristiques importantes signant un développement avancé et proposent une base pour la classification de la personnalité et du développement plus précise. C'est en cela que l'approche de Dabrowski est précieuse lorsqu'on essaie de comprendre le monde complexe et pluridimensionnel de la surdouance.

12 avril 2018

La Théorie de la Désintégration Positive de Dabrowski

Influences des courants philosophiques, psychologiques, et spirituels dans la construction de la TDP

La Théorie de la Désintégration Positive de Dabrowski offre une vision plus réaliste et particulièrement dynamique du développement de l'être humain tout au long de la vie. Si la dotation de l'héritage génétique est primordiale, beaucoup peut s'acquérir à condition de détenir un potentiel de développement suffisant et des conditions environnementales favorables au développement des capacités se manifestant dans les Surexcitabilités (SE), tout en se détachant des normes extérieures sociales. La vie de Dabrowski est une bonne illustration d'un tel développement. Fortement éprouvé par le décès de sa sœur de 3 ans quand lui-même en avait 6 puis, plus tard, par le suicide de son meilleur ami, par la rencontre brutale avec la guerre et tout ce qu'elle peut avoir d'effrayant pour un esprit sensible, la vie amena très tôt Dabrowski à rechercher du sens dans ce qu'il vivait ou mettait en place. Ce sens, il le rechercha å la fois dans le champ philosophique et psychologique mais aussi vraisemblablement dans le champ spirituel sans que, pour autant, la littérature à ce sujet ne soit très détaillée : il méditait chaque jour et ce, bien avant l'avènement de la Mindfulness !

Influences et convergences philosophiques
La TDP est construite sur 4 idées philosophiques centrales :

+ Le développement stratifié.
+ L' « existo-essentialisme ».
+ L'incompatibilité de la socialisation avec le développement de l'individu.
+ La nécessité de la désintégration dans le processus de développement.

Ces idées se retrouvent chez des philosophes tel Platon, Kierkegaard ou Nietzche ou chez un Neuro-physicien comme John Hughlings Jackson qui ont influencé et conforté Dabrowski dans sa vision unique du développement humain et de sa personnalité.