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11 mai 2019

La marche (3)

Marcher aide à penser. Un pas devant l’autre, et c’est une idée après l’autre qui nous vient. Comme si nos jambes étaient le moteur de notre pensée. Les longues promenades en montagne stimulent la réflexion. Beaucoup de philosophes étaient des marcheurs, et même ceux qui ne pratiquaient pas cette activité la considéraient comme une image de la pensée. Descartes, par exemple, décrit sa réflexion comme une marche en forêt. Il se sent perdu, il cherche l’issue… Heidegger parle de la pensée comme de « chemins qui ne mènent nulle part » : le but n’est pas d’aller d’un endroit déterminé à un autre, mais de faire la route. C’est le point commun entre le marcheur et le philosophe : ils n’ont d’autre but que de cheminer. 

L'image du penseur plutôt prostré et immobile renvoie à une conception très particulière de la philosophie, qui considère que la pensée serait favorisée par une mise en absence du corps. Celui-ci ne venant plus interférer, la pensée pourrait alors s’élever. Au contraire, la pensée associe toujours corps et esprit. La marche exprime très bien cette réalité. La pensée s’appuie sur le corps et se développe en harmonie avec lui. On pourrait presque dire que dans la marche, c’est le corps qui pense. Marcher, c’est passer d’un pied sur l’autre, et penser, c’est envisager une idée puis une autre. La pensée est toujours en instabilité, inquiète, en mouvement, comme la marche est un déséquilibre sans cesse rattrapé. Dans les deux cas, il s’agit d’une recherche permanente d’un équilibre entre deux positions. Il y a donc une conformité et une coïncidence entre le mouvement du corps et celui de la pensée. Montaigne dit même que son « esprit ne va si les jambes ne l’agitent », et qu’il a le sentiment que ses pensées dorment s’il s’assied !

La marche en ville est très mécanique et utilitaire : on marche pour se rendre au bureau, pour faire ses courses, etc. Et puis on se fond dans l’atmosphère urbaine : nos pas se règlent sur ceux de la foule, notre attention est sans cesse perturbée par des bruits, des agitations. On ne marche pas à « son » rythme. La marche est riche de pensées si elle est libre, choisie et sans autre objet que de passer un moment avec soi-même. Par ailleurs, la marche en ville est trépidante, tandis que, même si elle peut parfois subir des fulgurances, la pensée suit un tempo lent. Un rythme qui a à voir avec la respiration. La marche en montagne est plus intéressante et adaptée à la réflexion car elle oblige davantage à écouter son souffle. Selon le terrain sur lequel on marche, donc selon le souffle que l’on produit, c’est un type de pensée ou d’échange spécifique qui est favorisé. La marche sur du plat permet de longues digressions. La marche en montée convient plutôt à la recherche de la formule juste, puisque l’on manque d’air. Tandis que la descente sert une pensée qui suivrait son propre caprice, sans contrainte.

La pensée est plus conforme à la réalité quand on marche. Nous sommes à la fois corps et esprit, et la marche nous oblige à considérer cette réalité mêlée. Elle est l’occasion de donner à la pensée une assise concrète, que nous sommes tentés de laisser de côté quand nous nous lançons dans des réflexions abstraites. D’ailleurs, quand on marche en montagne, il y a une dialectique entre notre ascension générale et l’inclination de notre regard, de notre tête. C’est comme si nous visions des hauteurs, tout en regardant régulièrement nos pieds.

La marche est une école de sagesse car elle nous tient sur terre ; ce n’est pas un hasard si « humilité » vient du latin humus, « terre ». Et qu’elle nous permet de faire l’expérience de nos limites : en la pratiquant, nous ressentons la fatigue, la vieillesse, nous « sentons » que notre corps n’est pas tout-puissant, alors que les déplacements en voiture, en train ou en avion sont autant d’occasions de dépasser nos limites physiques. La marche nous enseigne aussi qu’il n’est pas dans la nature des choses d’aller droit au but. En montagne, vous avez beau voir au loin la cime à atteindre, vous ne pouvez pas grimper tout droit pour y accéder. Vous comprenez que le chemin le plus direct n’est pas toujours le meilleur et que les détours et digressions peuvent être précieux.

(à suivre)

10 mai 2019

La marche (2)

Schopenhauer dans Esthétique et métaphysique : « Les idées bonnes et sérieuses ne se laissent pas à tout moment librement évoquer ; tout ce que nous pouvons faire est de leur tenir la voie libre, en écartant les ruminations futiles, les sornettes et les mauvaises plaisanteries. On n’a qu’à laisser libre entrée aux bonnes idées : elles viendront. Pour cette raison, il ne faut pas non plus prendre un livre aussitôt qu’on a un moment de loisir. »

« Il convient au contraire d’accorder parfois un peu de tranquillité au cerveau : alors quelque chose de bon peut facilement surgir.  (…) Les pensées personnelles ne viennent guère qu’en marchant ou en se tenant debout, très rarement quand on est assis. Nos meilleures pensées entrent subitement dans la conscience comme une inspiration. Elles sont manifestement le résultat d’une longue méditation inconsciente. »

(à suivre)

La marche (1)

Les pensées viennent en marchant. Ainsi la marche favoriserait la concentration. Platon et Aristote philosophaient en marchant. «Les seules pensées valables viennent en marchant » écrivait Nietzsche. Comme bien des philosophes, le penseur a souligné les vertus de la marche qui libère l’esprit alors que la posture assise, selon lui, est une faute contre l’esprit. 

Au point de condamner Flaubert et son idéal sédentaire (« On ne peut penser et écrire qu’assis »), et de se rallier à l’idéal rousseauiste de la marche qui « met l’esprit en mouvement ». Une forme d’hygiène de pensée. Bien avant eux, Aristote enseignait en déambulant, ce qui valut à son École le qualificatif de péripatéticienne (l’école des promeneurs).

(à suivre)

28 mai 2018

Intention et imagination

Nos intentions et notre imagination jouent un grand rôle dans ce que nous faisons de notre vie. Kazimierz Dabrowski disait que "la clé d'un développement (personnel) supérieur est notre capacité à imaginer que l'on puisse atteindre des objectifs supérieurs." En effet, comment atteindre des objectifs ou réaliser nos rêves si on n'y croit pas soi-même. Il faut parfois "pirater" (hacker) sa pensée pour pouvoir avancer dans la vie. Imaginons une personne qui mange beaucoup en dehors des repas et qui remplace les sucreries par un grand verre d'eau. Il pirate son fonctionnement habituel en envoyant un message de satiété à son cerveau. Bon, l'idée ici n'est pas de savoir si un seul verre d'eau suffira, mais c'est de comprendre que l'on peut faire la même chose avec nos pensées. Voici quelles phrases de motivations qui, il faut l'avouer, sont très pertinentes et que j'ai pu mettre en pratique :

"Ce dont tu as peur dans la vie, tu l'attires. Ce que tu regardes en face -que tu affrontes- disparaît."

"Où les intentions vont, l'énergie déborde. Toutes les choses sur lesquelles tu te concentres ont tendance à se développer."


8 avril 2017

L’écriture automatique

L’écriture automatique est un mode d'écriture dans lequel n'interviennent ni la conscience ni la volonté. Ce processus a au moins cinq champs d'application différents : littérature, psychologie, peinture, parapsychologie ou autohypnose. En tant que phénomène spirite, l'écriture automatique est appelée psychographie.

Origine
L'écriture automatique était une pratique spirite déjà rapportée par Hippolyte Taine dans la préface de la troisième édition de son ouvrage De l'intelligence paru en 1878 : « Il y a une personne qui, en causant, en chantant, écrit sans regarder son papier des phrases suivies et même des pages entières, sans avoir conscience de ce qu'elle écrit. À mes yeux, sa sincérité est parfaite ; or, elle déclare qu'au bout de sa page, elle n'a aucune idée de ce qu'elle a tracé sur le papier. Quand elle le lit, elle en est étonnée, parfois alarmée... Certainement on constate ici un dédoublement du moi, la présence simultanée de deux séries d'idées parallèles et indépendantes, de deux centres d'actions, ou, si l'on veut, de deux personnes morales juxtaposées dans le même cerveau ; chacune a une œuvre, et une œuvre différente, l'une sur la scène et l'autre dans la coulisse. ».

L’écriture automatique a été utilisée par les surréalistes comme un mode de création littéraire, permettant de s'émanciper de l'étroitesse de la pensée régie par la raison. Ce point est caractéristique du mouvement surréaliste. C’est au terme d’une quête sur la nature de l’inspiration poétique qu’André Breton formalisa cette technique appliquée à la création littéraire. Elle consiste à écrire le plus rapidement possible, sans contrôle de la raison, sans préoccupations esthétique ou morale, voire sans aucun souci de cohérence grammaticale ou de respect du vocabulaire. L’état nécessaire à la bonne réalisation est un état de lâcher-prise, entre le sommeil et le réveil (proche d’un état hypnotique).

Définition de l'écriture automatique par André Breton dans Manifeste du surréalisme (1924) : « Placez-vous dans l'état le plus passif ou réceptif que vous pourrez... écrivez-vite sans sujet préconçu, assez vite pour ne pas vous retenir et ne pas être tenté de vous relire ».

L’écriture automatique trouve un équivalent graphique dans la technique dite du frottage, inventée par Max Ernst en 1925 : elle consiste à laisser courir une mine de crayon à papier sur une feuille posée sur une surface quelconque (parquet ou autre texture), ce qui fait apparaître des figures plus ou moins imaginaires.

L’écriture automatique dévie l’inconscient de la pensée. C’est l’imprudence du vocabulaire pour enfin libérer l’expression inconsciente à travers l’écriture. Cette technique trouve son inspiration en nul autre que le père de la psychanalyse, Sigmund Freud. Les lois, les termes ainsi que le lexique ne montrent aucune constance. C’est un jargon, fabriqué puis retranscrit sur papier. L’esprit saisit la main du medium pour entrer en contact avec le monde physique. Il écrit et dessine. Aucune liaison n’est visible, aucune union n’est en accord avec ce qui pourrait être un « vrai texte ».

C’est un moyen intermédiaire de lâcher prise en utilisant une autre manière transmettre sa pensée. Une forme de dictée inconséquente. En effet, les parapsychologues, les psychologues et les spirites sont de nos jours les plus propices à utiliser ce procédé. Elle est d’ailleurs encore et souvent adoptée pour recueillir ce qu’on sait d’un sujet lors d’un remue-méninge (brainstorming).

Elle s’inscrit dans le mouvement surréaliste puisqu’elle est avant tout le surpassement du réel. Elle pénètre au-delà de la motivation visible à l’homme. Elle donne l’opportunité à l’artiste qui veille en nous de s’exprimer. Le chef-d’œuvre est notre propre imagination fécondée, en isolant les matériaux considérés. Les lois littéraires ne sont pas crédibles et la grammaire fonctionnelle n’a aucune place dans l’écriture automatique. Elle cherche le mélange entre l’inconnu et l’invisible.

19 novembre 2016

L’intelligence spatiale (picture smart)

Les conséquences les plus intéressantes de l'intelligence spaciale et visuelle sont la stimulation de la créativité et la sophistication du processus cognitif.  Ainsi, pratiquement toutes les pensées, même les plus théoriques et abstraites peuvent être visualisées. Les notes de Charles Darwin reflétaient une fascination pour l'image de l'arbre. Ce symbole lui a permis de conceptualiser la théorie de l'évolution. À 16 ans, Albert Einstein s'imagina en train de chevaucher un faisceau de lumineux pour plus tard élaborer la théorie de la relativité (*). Sigmund Freud visualisa une île sortant de l'océan comme une métaphore de la relation entre l'égo et l'inconscient, ce qui permit de proposer sa théorie de la personnalité.

Ces images représentent des schémas cognitifs ou des "cartes mentales" qui aident et guident le développement de la pensée. Chacun d'entre nous possèdent des cartes mentales, avec des envergures moins importantes que les personnages mentionnés ci-dessus. Elles sont souvent plus terre-à-terre et moins abstraites. Elles se résument souvent à connaître mentalement le trajet entre notre maison et notre travail, la disposition de notre voisinage, l'agencement de notre maison/appartement, la carte du monde, le moteur de notre voiture, notre bibliothèque...etc.

Il est intéressant d'identifier les autres cartes mentales que nous cultivons, celles qui renferment notre imagination, notre créativité, notre personnalité. En prendre conscience est important pour pouvoir jouer avec cet outil mental qui permet de nous transporter vers d'autres univers, sans nous déplacer, et ainsi nourrir notre intellect pour peut-être un jour faire murir le fruit de nos pensées.

(*) Il avait aussi lu les travaux d'Henri Poincaré. Hé oui !